Tadjélé – Récits d’exil // Léo Henry et Jacques Mucchielli

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Dans la lignée de Yama Loka Terminus et Bara Yogoï, Tadjélé, récits d’exil est, sans doute possible, le meilleur des trois titres inspirés par l’énigmatique cité d’Yirminadingrad. Pour cet opus, le duo prodigue Henry-Muchielli s’est même adjoint le remarquable Laurent Kloetzer (Cleer, Anamnèse de Lady Star) en guise de guest, sans qu’il soit possible pour tout autre lecteur qu’un familier de H et M de deviner les joints dans la maçonnerie.

Tadjélé est une évocation. Celle, bouleversante, du déracinement. Des hommes et des femmes traversent ces lignes en fantômes échappés des ruines de leur ville, jetés sur les routes du monde, seuls souvent, à deux ou trois parfois, sans pouvoir partager leur souffrance. Les personnages de Tadjélé sont des survivants certes, mais à qui manque la force de l’espoir. Tous sont noircis par un désir morbide. Incapables de s’inscrire dans le monde, ils dépérissent loin des yeux. Ce qu’il reste d’eux est chair grise et fumée d’âme. Tous ont en partage une mémoire qui leur pèse et les empêche d’être. Même à l’autre bout du monde, la ville les rattrape et leur fuite semble ne pas leur offrir d’issue. Il y en a pourtant pour se battre encore, afin que soient reconnus leurs droits ou la vérité de leurs souffrances, tel Maalik, le leader de l’ethnie des Yirmizenès, ou encore la tragique Veronika, l’icône rongée par un mal hideux. On soupçonne dans chaque histoire contée la dimension d’un génocide qui ne s’arrête pas à l’élimination physique et pousse sa logique jusqu’à l’effacement, jusqu’à l’oblitération.

Et Yirminadingrad ? La ville qui fut le berceau d’une culture syncrétique entre deux peuples et deux croyances est mourante, mutilée par les bombes dans un conflit aux origines incertaines que les gouvernements responsables du massacre ont su passer sous silence. Un crime si bien effacé du siècle que l’opinion publique en ignore tout désormais. Yirminadingrad déchirée par les guerres civiles, les changements de régimes, avec leur lot d’épurations ethniques, d’expériences secrètes… La ville n’est plus au cœur des récits, mais son spectre hante pourtant les destins incertains de ses exilés. C’est à travers leurs souvenirs qu’elle nous apparaît alors, lointaine, presque hors du temps. Les auteurs entretiennent un flou autour de son devenir. Tout juste sait-on que, frappée par un événement catastrophique, L’Accident, la ville martyre est prisonnière derrière des murs de silence imposés par ses dirigeants. Ceux qui ont fui parlent, se souviennent, cauchemardent. Le lecteur, lui, s’essaye à en esquisser l’histoire. Mais Yirminadingrad a-t-elle vraiment jamais existé ? N’est-ce pas la force du mythe qui lui permet de se répandre ainsi hors de ses frontières, d’obséder l’esprit, de pénétrer le rêve ?

Absente, la cité des bords de la mer Noire n’en continue pas moins à distiller un poison subtil tout au long des dix-neuf très beaux textes au sommaire. Tadjélé est le recueil de nouvelles le plus abouti, le plus cohérent et le plus riche que j’ai eu entre les mains depuis fort longtemps. Porté par une écriture d’une grande exigence, qui a su s’imposer nombre d’audaces formelles sans trébucher, Tadjélé pourrait bien être, à mon sens, le meilleur d’Henry et Mucchielli, la forme achevée et intimidante d’une aventure littéraire qu’on aurait aimée sans fin. On pourra longtemps s’épuiser en interprétations, faire parler les symboles, lier les faits, traquer les références. Ou simplement se laisser porter par ses mélancolies.

«  Tu te souviens, quand nous avons écrit notre premier roman ? Je me dis que, depuis toujours, nous n’avons jamais parlé que de la même chose : la guerre civile comme métaphore de notre angoisse d’être séparés à mort. Je… Tu as entendu ?

Oui… Tu penses qu’ils vont faire ça proprement ?

Ça m’étonnerait.

Tu as peur ?

Non, et toi ?

Je ne sais pas. »

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