L’étoile de Ratner // Don DeLillo

Billy est un gamin surdoué. Tout frais Nobel de mathématiques, il est convié par une communauté de scientifiques d’élite à intégrer un centre de recherches isolé dans le désert. Confronté au mystère d’un message envoyé depuis une lointaine étoile, notre aréopage de super-cerveaux échoue à décoder son contenu. C’est là que Billy intervient, fort de la légitimité que ses brillants travaux sur la théorie zorgale (oui, celle-là même) lui ont conféré. Enfermé dans ce grand complexe hitech avec une bande de savants fous/égocentriques/dépressifs/obsédés sexuels/baroques/mystiques…, le jeune Billy découvre surtout le monde des adultes et la complexité des egos et des inconscients. Le désir charnel aussi.

Autant le dire tout de suite, L’étoile de Ratner n’est pas à proprement parler un roman de science-fiction mais bien plutôt un roman de fictions, celles qui naissent dans l’obscurité du crâne de chaque personnage que De Lillo sème sur la route toute intérieure de Billy Twilig. Théories absconses, délires religio-scientistes, expériences extravagantes… aucun de ces brillants penseurs ne semble épargné par ses obsessions personnelles. Billy y compris, lui qui prête une attention particulière à son hygiène, à ses odeurs, comme si tout, autour de lui, risquait de le souiller.

Cloisonnés dans leurs univers spéculatifs, très élaborés comme on peut l’attendre de la part d’intelligences supérieures, les chercheurs errent en même temps à l’intérieur du complexe, ce lieu de tous les méandres, obscurs, souterrains, ce lieu de passages dérobés et de chuchotements. Chaque microcosme intime est en fait bouleversé par la réception du message stellaire. Hommes et femmes de science s’efforcent alors d’interpréter ce dernier en fonction de leur propre culture scientifique, leurs propres certitudes, lois et, en fait, leur propre langage. De Lillo nous montre ainsi des individualités fortes mais semble-t-il incapables de communiquer entre elles d’une part, et de s’adapter à un langage neuf, celui du message, d’autre part. Et c’est le message et son mystère insondable qui vont générer le chaos et faire exploser les certitudes scientifiques de chaque théoricien (les fictions personnelles), en sapant au passage leurs fondations psychologiques. Le complexe, méta-cerveau, est alors en proie à la plus grande confusion.

L’étoile de Ratner est un roman sur le langage, scientifique d’abord, puisqu’il brocarde la prétention des élites intellectuelles à enfermer le réel derrière des grilles d’interprétation, et, au-delà, sur l’incommunicabilité qui naît d’un repli obtus sur ses propres certitudes. Les scientifiques, aussi géniaux soient-ils, échouent face à ce qui refuse de se laisser saisir dans les rets de leurs théories. Ainsi, Billy Twilig incarne cet état intermédiaire de l’existence humaine où l’intelligence semble encore capable d’une certaine plasticité. Lui seul paraît en mesure de comprendre le message. Dans le même temps, il se trouve confronté à l’influence des adultes et à ses propres changements et prend peu à peu conscience de son corps, alors qu’il évoluait jusqu’alors aux frontières de l’abstraction. On sent dans l’enfant presque homme une imperméabilité aux gesticulations mentales des adultes, comme s’il avait conscience de la vacuité de leurs théories. En fait, Billy s’ennuie et ne les comprend pas, pas plus qu’ils ne parviennent à le comprendre.

Roman psychologique, monstre littéraire aux contours incertains, L’étoile de Ratner ne se laisse pas approcher sans une bonne dose de courage. De Lillo est une plume exigeante depuis toujours, plus encore ici où la densité du propos, son ésotérisme même, rendent la progression du lecteur difficile. Brillant ET excitant, L’étoile de Ratner est pourtant une destination de choix. Qui fait la nique à une très grosse part de la production de genre.