Frontières #3

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Frontières #3 voit enfin le jour après une gestation bien trop longue, plus difficile encore que d’habitude, et ce pour tout un tas de raisons. Nous garderons pourtant derrière le rideau la machinerie brinquebalante de notre sympathique aventure : inutile de vous ennuyer avec des histoires de rouages grippés et de poulies récalcitrantes puisqu’au final, le décor apparaît enfin. Place aux artistes !

Avec Le Passager Clandestin, éditeur de combat et sa collection « vintage » et intelligente de novellas SF : Les Dyschroniques

Estelle Faye évoque pour nous son premier roman, Porcelaine, petite perle aux reflets de conte chinois. On a aimé.

On cause aussi avec Pascal Doré-Sadoul, notre tant aimée lectrice-correctrice (qui ne compte heureusement pas sur nous pour vivre). Elle nous raconte son métier : grandes joies et petites frustrations, heurs et malheurs.

Vous retrouverez bien sûr les chroniques, en nombre suffisant.

Deux nouvelles signées Phil Becker (L’amiral nu) et Marie-Catherine Daniel (Sensibilité maximum).

Huxley Dust de mauvais poil…

Et tout le reste…

Bonne lecture !

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Descendre en marche // Jeff Noon

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Marlene avait une fille, mais elle est morte.

Marlene avait une vie. Elle était journaliste. Marlene Moore

Mais voilà qu’aujourd’hui elle promène son spleen sur les routes d’Angleterre, en compagnie de Peacock et Henderson, un couple aussi fragile qu’improbable. Dans leur voiture fatiguée, le trio se traîne, las, de villes anonymes en villes anonymes, à la recherche des fragments dispersés d’un miroir, pour le compte d’un homme bizarre nommé Kingsley. Étonnante quête dans un pays terrorisé par le Bruit, le virus qui ronge les mots et noie le sens. Partout, les livres s’effacent, les panneaux se brouillent, les radios crachent du parasite. Et les miroirs dans lesquels on n’ose plus regarder… Tout fout le camp.

Oubliez la réalité, elle tremble. Elle est comme l’air surchauffé au-dessus du bitume, elle se déforme et laisse le chaos la pénétrer de toutes parts. Les hommes s’effondrent. Nombreux sont ceux qui succombent au Bruit, qui deviennent chairs creuses, tandis que les autres luttent aussi longtemps que possible à coups de Lucy, la drogue qui permet de garder l’œil encore un peu ouvert, qui ouvre des fenêtres, non pas vers l’artifice et l’illusoire, mais vers le réel.

Dans ce décor gris où la folie s’étale, Marlene est un personnage au bord de l’asphyxie à qui Noon réussit à conférer une fragilité qui n’a rien de convenu. Mater dolorosa à la grâce incertaine, elle oscille entre le vide émotionnel et son amour pour sa fille disparue, que le Bruit efface. Pour lutter contre cette perte, elle tient un journal dans lequel elle accumule les souvenirs avant qu’ils ne finissent tous par ne plus vouloir rien dire. Pathétique urgence à fixer le réel. Peacock, Henderson, Marlene. Ces paumés si chers à l’auteur britannique, et qui errent dans un univers qui paraît tomber en déliquescence au fur et à mesure de leur trip vers le Sud.

Le personnage de Tupelo, qui vient s’ajouter au trio, semble par sa seule présence conditionner la survie du groupe dont on sent à tout moment qu’il peut éclater. Tupelo lie les trois questeurs du miroir et leur apporte un peu de sa fausse légèreté. Immunisée naturellement au Bruit, elle s’impose, malgré la défiance d’Henderson. Elle cause, pose les questions qu’il faut : Pourquoi ? Où ? Qui ? Elle force ses compagnons de galère à se rappeler ce qu’ils sont et ce qu’ils font.

La narration de Noon double cette impression d’égarement. Elle sinue avec lenteur, et donne comme ses personnages l’impression de filer vers un but incertain. Les scènes sans liens tangibles se succèdent, déroutantes parfois, mais si belles pour certaines. On pense forcément à la visite de Marlène et Tupelo dans ce Musée des Choses Fragiles :

Une fois de plus, j’ai dû m’arrêter. Voir ainsi les mots disparaître de la page, ça n’inspirait qu’une tristesse.

« Je ne peux pas faire ça. Je ne peux pas.

– C’est beau, a dit Tupelo.

– Non.

– Il faudrait que tous les livres soient comme ceux-ci. J’en ai vu un à la fac. L’histoire, fragile, détruite par l’acte de lecture. C’est comme… c’est comme le plus parfait amour, un amour qu’on ne saisit qu’un instant, tu sais, et qu’on perd pour toujours. Qu’est-ce que tu en penses ? »

Je n’ai pas pu répondre.

« Marlene, un jour tous les livres de cette salle seront blancs. Vides. Ils seront emplis de vide.

– Où vont les mots ?

Assez loin des audaces qui ont fait sa réputation d’auteur qui ose (Vurt, NymphoRmation…), Jeff Noon livre ici son titre le plus « accessible ». Derrière l’esquisse hallucinée d’une humanité malade du langage, privée du support des mots, et qui, de fait, ne parvient plus à conserver au monde son sens, se cache, plus humblement, le portrait assez touchant d’une mère qui refuse d’oublier sa fille. Rien d’extraordinaire, mais l’ensemble est juste. Noon interroge donc notre rapport à l’information, mais sans révolutionner pour autant le discours, préoccupé davantage par la forme, où sa patte se fait nettement sentir. Les chapitres présentent ainsi des longueurs très hétérogènes, certains d’une brièveté déconcertante, s’achevant sur des impasses, des incertitudes. Les dialogues laissent parfois une impression étrange. Et la poésie est partout, elle porte tous les masques, se loge dans les coins du récit. Noon laisse d’ailleurs de côté les expérimentations stylistiques les plus audacieuses et, si son écriture perd de sa fougue, elle gagne en fluidité. Elle fait montre d’un peu plus de pudeur.

Descendre en marche est sans doute un bon roman, peut-être pas le plus original de son auteur, pas le plus ébouriffant non plus, mais il séduit par son atmosphère mélancolique. Et ses nombreuses autres qualités suffisent à en faire un objet littéraire très recommandable.

Blade Runner // Philip K. Dick

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Commençons par évacuer l’inévitable référence au long-métrage de Ridley Scott, qui partage finalement assez peu de choses avec le roman de Philip K. Dick. Du seul point de vue de l’intrigue les divergences sont nombreuses, et Scott se contente de récupérer le personnage de Rick Deckard et celui de Rachael tout en modifiant notablement leur profil. C’est davantage sur le plan thématique qu’il faut chercher des points communs entre les deux œuvres, mais ça n’est pas là l’objet de cette chronique, qui saluera d’abord la parution chez Nouveaux Millénaires d’une traduction flambant neuve de ce titre essentiel de Dick qu’est Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques (1968). Ou Blade Runner, anciennement Robot Blues, selon les éditions et les éditeurs et les faveurs du vent. Dans le cas de cette nouvelle édition, Blade Runner, donc

L’histoire ? Rick Deckard est un flic de San Francisco spécialisé dans la chasse aux androïdes. Dans ce proche futur d’après-guerre, ces derniers constituent la main-d’œuvre corvéable à merci d’une humanité qui colonise le système solaire afin d’échapper aux retombées radioactives qui noircissent la Terre. Soldats ou objets de plaisir, les basses besognes sont le lot de ces esclaves de série, privés de toute dignité. Interdits de séjour sur notre planète, ils sont même impitoyablement « réformés » lorsqu’ils s’y aventurent.

Sur notre monde flétri par les bombes, leurs maîtres humains vivent de ternes existences et, comme frappés d’apathie, s’en remettent à des machines pour programmer leurs humeurs. C’est en Wilbur Mercer que beaucoup cherchent une vérité supérieure et l’assurance qu’ils sont encore en vie, émotionnellement parlant. Wilbur Mercer, un prophète étrange qui n’en finit pas de graver une colline et d’y être lapidé. Religion de substitution, le mercerisme se vit à travers un dispositif nommé boîte à empathie qui permet de fusionner physiquement et spirituellement avec le grand homme et de vivre son calvaire éternel. Autre objet de culte : les animaux. Artificiels, leur possession est un signe extérieur d’aisance sociale. Authentiques, ils représentent une fortune. Et pour cause : une immense majorité d’entre eux a été rayée de la surface du globe.

C’est pour s’offrir de quoi remplacer son vieux mouton électrique par un vrai que Rick Deckard se lance sur les traces d’une poignée d’androïdes de dernière génération fabriqués par la société Rosen : les Nexus-6. Avec une grosse prime à la clef, la motivation est toute trouvée.

Blade Runner n’est pas son adaptation cinématographique, nous l’avons dit. Il s’agit d’abord l’un des plus grands romans de Dick, qui met ici en tension quelques-uns de ses thèmes essentiels : entropie du réel, manipulation de ce dernier, fluctuation de l’identité, l’homme face à son simulacre… Deckard finit par douter de sa nature : humain ou machine ? Alors même que les androïdes se voient refuser toute humanité par leurs créateurs, qui les jugent incapables d’émotions, ces derniers ont recours à des orgues d’humeur pour lutter contre leur léthargie émotionnelle. Ils s’émeuvent du sort de leurs animaux artificiels quand celui des androïdes leur est égal. Troublant paradoxe que ces humains qui se programment et déconsidèrent leurs simulacres programmés. C’est à travers lui qu’apparaît toute l’absurdité de cet ostracisme dont sont victimes les Nexus-6, alors que, jamais auparavant la créature n’avait semblé si proche de son créateur.

Le personnage de Deckard, envahi par le doute au fil des pages, concentre toutes ces questions. Victime d’une mise en scène perverse dans un commissariat (passage résolument dickien où la réel révèle ses rouages), il commence d’abord par interroger l’authenticité de ce qu’il vit puis découvre la gêne que lui inspire le retrait de l’un des androïdes. Cette gêne finit par susciter un sentiment d’incompréhension : les actes de Deckard lui deviennent étrangers. Un rien de compassion, de pitié peut-être, suffit à lézarder sa psyché. Que devient le vieux chasseur de primes, alors même que Phil Resch, un autre blade runner, manifeste un froid détachement à l’égard de ses victimes ? Troublé, Deckard va jusqu’à s’imposer un test de Voigt-Kampff, celui qu’il utilise d’habitude pour déterminer si un suspect est bien un androïde.

Les protagonistes de Blade Runner sont des gens froids, agressifs, calculateurs, soumis à des affects artificiels et incapables, semble-t-il, de ressentir quoi que ce soit sans l’aide de leur orgue d’humeur. Qu’est-ce que c’est qu’être humain si le critère de l’empathie ne suffit plus à distinguer la machine du vivant ? Si l’homme perd cette capacité à ressentir, comment le test Voigt-Kampff pourrait-il affirmer quoi que ce soit qui fut certain ? Si la mémoire peut-être manipulée si aisément comment être sûr de la sienne ? Dick tisse comme à son habitude ces questions fondamentales, dans un roman dont il semble difficile d’épuiser la matière spéculative. Beau et noir, traversé par toutes les obsessions de son auteur sur le réel et l’identité, Blade Runner réclame une lecture plein phare pour ne pas se perdre tout à fait dans le jeu des questions qui émergent au fil des pages, qui communiquent au lecteur une sourde angoisse, et suscitent des interprétations dont on n’est plus certain après un temps qu’elles ne soient pas fausses. Le signe, assurément, d’une œuvre stimulante et définitivement fascinante.

Concours Bédé – Décembre – Janvier

Huxley Dust

Oh oui ! Réjouissez-vous !

Nous avons décidé d’organiser un concours bédé autour de la création de Mika Moon : Huxley Dust.

Vous pouvez nous retourner vos pages jusqu’au

DIMANCHE 10 FÉVRIER.

Le truc :

Il s’agit illustrer l’affrontement (pas uniquement un combat) entre Huxley Dust et Krakatoa, et notre héros doit s’en sortir (ben oui, sinon c’est nul). Pour cela, lisez la BD des deux précédents numéros que vous trouverez ICI.

Les modalités :

Votre chef d’œuvre débute à la case 5 :

C'est là, suivez la flèche rouge.

Pas plus de deux pages A4, portrait ou paysage, comme bon vous semble. Quant à la technique, faites-vous plaisir !

Le cadeau :

Outre notre reconnaissance, bien sûr, le gagnant aura droit à un cadeau (peut être même deux) et verra sa réalisation publiée dans le prochain Frontières, avec un encart spécial dédicace où il pourra représenter grave.

En fonction des envois et de la qualité des dessins, un podium sera mis en place avec une répartition de cadeaux (Noël oblige) sur les trois premières places. Nous attendons encore les clichés de Terry Richarson, Steve Mc Curry et Annie Leibovitz pour savoir laquelle des photos du Crew sera dédicacée.

Où envoyer :

Soit par mail : editionsnexus[@]yahoo.fr

Soit par courrier :

Éditions du Nexus

11, rue des Chaussetiers

63000 Clermont-Ferrand

Appel à textes permanent

La revue Frontières est à la recherche de plusieurs types de textes et d’œuvres graphiques destinés à être publiés dans les prochains numéros et dans la partie Fictions de son site web.

Pour la revue : Des nouvelles d’une longueur maximale de 35.000 signes (espaces compris) et des Bédés qui ne dépassent pas les 8 planches. Nous n’accepterons qu’une seule soumission par auteur, car nos effectifs et notre temps de cerveau disponible sont limités.

Pour la partie Fictions du site : Des nouvelles d’une longueur maximale de 35.000 signes (espaces compris) et des Bédés de 4 planches maximum. Mais aussi des comic strips et des œuvres graphiques qui respectent les limites de taille spécifiées. Toutes seront disponibles au format .pdf et, à terme, dans des formats adaptés aux liseuses. Et nous veillerons à ce que les nouvelles bénéficient d’un « habillage » léger mais agréable (un exemple ici) et d’une photo-titre.

Les soumissions devront se faire à l’adresse suivante : editionsnexus@yahoo.fr et, aux formats suivants : doc, odt ou rtf.

Toute l’équipe de Frontières vous remercie par avance.

L’âge des lumières // Ian R. MacLeod

 

Le Temps de l’Industrie…

L’Angleterre vit sous le règne de l’Éther, cette substance aux propriétés étranges qui permet aux machines de fonctionner et qui donne sa puissance aux guildes. Dans une petite ville ouvrière du Yorkshire, Robert Borrows, fils d’un modeste technicien de caste inférieure, grandit entre les terrils (les déchets de l’Éther, pendant magique du charbon) et l’usine qui donne sa raison d’être à la cité. Lorsque sa mère meurt des suites d’une horrible dégénérescence, le jeune homme fuit vers Londres pour échapper à l’aigreur de son père et à une existence choisie pour lui.

Il y a quelque chose de pourri dans cette Angleterre post-victorienne, comme une entropie dévorante qui appelle l’avènement d’une ère nouvelle. Car c’est bien de changement dont il est question dans ce roman de Ian MacLeod, celui d’un ordre social dont la cristallisation provoque la sourde colère d’un peuple aux aspirations durement réprimées et qui vit dans une misère à peine concevable, loin de la baroque splendeur des quartiers des guildes. Quelque chose est en gestation, quelque chose qui vibre sous cette glace d’éther qui recouvre tout, machines et bâtiments. Et le battement organique des extracteurs évoque immanquablement le grondement que nous fait entendre Zola dans les dernières lignes de son Germinal.

Mais L’Age des lumières est aussi le récit du cheminement de Robert, prolétaire qui s’affranchit d’un destin fixé par des règles sociales injustes et pose sur son monde un regard perçant, changeant et toujours sensible. Ses espoirs sont ceux des hors-caste, ses échecs ceux du commun. Un héros aux dimensions humaines en somme.

Un mot sur l’écriture de MacLeod, qui confirme ici une plume élégante déjà présente dans Les Îles du Soleil. L’ensemble est juste et d’une rare subtilité, contribuant à nous plonger dans un univers très élaboré qui confère au roman un vrai pouvoir de fascination.