Rosée de feu // Xavier Mauméjean

Alors que la seconde guerre mondiale touche à sa fin, l’Empire du Japon voit se rapprocher avec une angoisse grandissante le spectre de la défaite et du déshonneur. Nous sommes en 1944 et la machine de guerre US noircit peu à peu les cieux de l’archipel. Pressentant l’imminence d’une ultime bataille, l’État-major décide de mettre en application sa tactique ultime, celle des pilote-suicides, désormais fameux kamikaze. L’histoire est connue, les clichés s’amassent dans notre imaginaire, mais Xavier Mauméjean décide de substituer aux chasseurs « zéros » popularisés par la bande à Papy Boyington, une tout autre monture de guerre. Et c’est à dos de dragons que les volontaires pleuvent du ciel pour s’écraser sur les bâtiments américains. Face à ces soldats abrutis à coup de bushido frelaté, l’Oncle Sam déploie ses grands B-29 et son cynisme et arrose les villes de napalm.

Avec Rosée de Feu, Xavier Mauméjean nous régale une fois de plus par son érudition. Ce court roman s’offre au lecteur comme une histoire de famille intriquée dans celle d’un Japon au bord du chaos. On suit ainsi la trajectoire tragique de Tatsuo étudiant incorporé dans une escadrille suicide, celle de son petit frère Hideo, resté au village où, tandis qu’il rêve de gloire pour son aîné, il découvre peu à peu l’absurdité de la guerre et les ravages d’une propagande qui tourne au ridicule et condamne, tout en prônant l’union nationale. Héritier fanatique de l’honneur des samouraïs d’antan, le capitaine Obayashi, le maître archer, impose aux généraux et amiraux sa « stratégie de la mort assurée ».

Ces trois portraits, comme trois âges d’un même homme, sont touchants dans leur économie. Si Tatsuo se révèle pondéré, prompt aux doutes quant au caractère « sacré » de sa mission, le petit Hideo incarne cette enfance étouffée par une éducation tout entière dédiée au culte de l’Empire. Obayashi, lui, est un rappel au passé, celui du Japon des voies anciennes qui s’en va mourir dans les derniers feux du conflit, non pas victime des bombes américaines, mais de la folie d’un nationalisme martial qui doit beaucoup aux pires exemples européens. Sans se perdre dans une étude trop lourde des caractères, Xavier Mauméjean peint à grands traits ses personnages, d’un coup de pinceau tout à fait nippon pourrait-on dire. Avec élégance, il épure ses sujets sans les vider pour autant, et son récit forme une sorte de triptyque sur papier de riz blanc, triptyque que l’on pourrait sans mal intituler Foi, Doute, Sacrifice et qui s’achève dans un rouge infernal.

Il y a dans Rosée de Feu quelque chose qui ressemble à une élégie, tout en pudeur, dédiée à un Japon de l’âme, celui des kamis et des dragons, et qui s’efface pour semble-t-il ne subsister que dans le monde rural, dans cette terre que Tatsuo retrouve avec bonheur au retour des combats. Une élégie pour une jeunesse en uniforme sacrifiée au stupide entêtement des amiraux, et pour un Empereur absent. Sacrifiés aussi les dragons, véritables esprits de l’Empire d’antan, incarnation des mythes balayés par l’industrie et le modernisme à tout crin. Élevés dans de gigantesques pouponnières à un rythme digne d’une chaîne de montage, ils sont envoyés à la mort aussi sûrement que leurs cavaliers. Auréolés par la légende, ces créatures sont pourtant justifiées par l’auteur, leur souffle expliqué par la biologie et leur histoire retracée comme celle de simples bêtes préhistoriques. Mais ils n’en conservent pas moins une capacité de fascination intacte et leur disparition inéluctable laisse un goût amer.

Étayé par un solide travail de documentation, le dernier roman de Xavier Mauméjean surprend par son ton journalistique lorsqu’il s’agit de relater des faits militaires. Ce détachement vis-à-vis de l’événement n’est pas sans rappeler, d’une certaine façon, le chef-d’œuvre de Masuji Ibuse, Pluie noire, une ressemblance qui s’affirme dans les dernières pages du roman, dans ces scènes d’apocalypse où Tokyo prend des allures d’Hiroshima avec ses survivants hagards et mutilés, ses fantômes de papier posés sur les ruines fumantes. Pour toutes ces raisons, Rosée de feu mérite la lecture. 

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L’étoile de Ratner // Don DeLillo

Billy est un gamin surdoué. Tout frais Nobel de mathématiques, il est convié par une communauté de scientifiques d’élite à intégrer un centre de recherches isolé dans le désert. Confronté au mystère d’un message envoyé depuis une lointaine étoile, notre aréopage de super-cerveaux échoue à décoder son contenu. C’est là que Billy intervient, fort de la légitimité que ses brillants travaux sur la théorie zorgale (oui, celle-là même) lui ont conféré. Enfermé dans ce grand complexe hitech avec une bande de savants fous/égocentriques/dépressifs/obsédés sexuels/baroques/mystiques…, le jeune Billy découvre surtout le monde des adultes et la complexité des egos et des inconscients. Le désir charnel aussi.

Autant le dire tout de suite, L’étoile de Ratner n’est pas à proprement parler un roman de science-fiction mais bien plutôt un roman de fictions, celles qui naissent dans l’obscurité du crâne de chaque personnage que De Lillo sème sur la route toute intérieure de Billy Twilig. Théories absconses, délires religio-scientistes, expériences extravagantes… aucun de ces brillants penseurs ne semble épargné par ses obsessions personnelles. Billy y compris, lui qui prête une attention particulière à son hygiène, à ses odeurs, comme si tout, autour de lui, risquait de le souiller.

Cloisonnés dans leurs univers spéculatifs, très élaborés comme on peut l’attendre de la part d’intelligences supérieures, les chercheurs errent en même temps à l’intérieur du complexe, ce lieu de tous les méandres, obscurs, souterrains, ce lieu de passages dérobés et de chuchotements. Chaque microcosme intime est en fait bouleversé par la réception du message stellaire. Hommes et femmes de science s’efforcent alors d’interpréter ce dernier en fonction de leur propre culture scientifique, leurs propres certitudes, lois et, en fait, leur propre langage. De Lillo nous montre ainsi des individualités fortes mais semble-t-il incapables de communiquer entre elles d’une part, et de s’adapter à un langage neuf, celui du message, d’autre part. Et c’est le message et son mystère insondable qui vont générer le chaos et faire exploser les certitudes scientifiques de chaque théoricien (les fictions personnelles), en sapant au passage leurs fondations psychologiques. Le complexe, méta-cerveau, est alors en proie à la plus grande confusion.

L’étoile de Ratner est un roman sur le langage, scientifique d’abord, puisqu’il brocarde la prétention des élites intellectuelles à enfermer le réel derrière des grilles d’interprétation, et, au-delà, sur l’incommunicabilité qui naît d’un repli obtus sur ses propres certitudes. Les scientifiques, aussi géniaux soient-ils, échouent face à ce qui refuse de se laisser saisir dans les rets de leurs théories. Ainsi, Billy Twilig incarne cet état intermédiaire de l’existence humaine où l’intelligence semble encore capable d’une certaine plasticité. Lui seul paraît en mesure de comprendre le message. Dans le même temps, il se trouve confronté à l’influence des adultes et à ses propres changements et prend peu à peu conscience de son corps, alors qu’il évoluait jusqu’alors aux frontières de l’abstraction. On sent dans l’enfant presque homme une imperméabilité aux gesticulations mentales des adultes, comme s’il avait conscience de la vacuité de leurs théories. En fait, Billy s’ennuie et ne les comprend pas, pas plus qu’ils ne parviennent à le comprendre.

Roman psychologique, monstre littéraire aux contours incertains, L’étoile de Ratner ne se laisse pas approcher sans une bonne dose de courage. De Lillo est une plume exigeante depuis toujours, plus encore ici où la densité du propos, son ésotérisme même, rendent la progression du lecteur difficile. Brillant ET excitant, L’étoile de Ratner est pourtant une destination de choix. Qui fait la nique à une très grosse part de la production de genre.