Camp de concentration // Thomas Disch

Condamné à la prison pour manque flagrant d’enthousiasme martial, dans une Amérique en guerre quelque part en Asie du Sud-Est, le poète Louie Sacchetti tue l’ennui en consacrant son érudition et sa verve à la rédaction d’une chronique où il se fait le scrutateur lucide et parfois cruel de ses codétenus. Un jour comme un autre, Louie est transféré sans raisons apparentes dans une sorte de camp militaire souterrain coupé du monde. L’officier en charge demande alors au prisonnier Sacchetti de poursuivre son travail de chroniqueur, dont chaque page sera ensuite l’objet d’une lecture attentive de la part de la direction.

Sordide réalité d’une prison faussement détendue, chaque prisonnier sert ici de cobaye dans le cadre d’une expérience menée par l’armée. Infectés, via une drogue expérimentale, par une bactérie proche de celle de la syphilis, ils développent dans un laps de temps dérisoire (neuf mois) une intelligence supérieure. Et dans ce même laps de temps leur corps se désagrège, souffre, et meurt. Le prix du génie semble-t-il. Seul Louie échappe à la « mutation » : il sera le témoin.

Laissés libres d’exprimer ce génie comme bon leur semble, les prisonniers passent les ultimes mois de leur vie à créer, penser et se perdre dans l’abstraction. Certains y puisent un peu de bonheur mais pour la plupart, ce don leur vaut d’être enfermés dans une autre cellule, celle de leur intelligence qui souffre de ne pas trouver de réponses aux questionnements de plus en plus violents qui roulent sous les crânes. Condamné au spectacle d’un châtiment que n’aurait pas renié le grand Dante lui-même, Louie Sacchetti finira lui aussi par boire au calice prométhéen. Infecté à son insu, il va connaître le même sort que les autres.

Camp de concentration, sorti en librairie en 1968, confirme le talent de Disch, qui enfonce ici le clou du cynisme en proposant une nouvelle version noire, très noire de ses États-Unis, trois ans après Génocides. En pleine Guerre du Vietnam, son récit d’un objecteur de conscience condamné à la prison cogne à l’estomac. Dans cette Amérique-là (dont presque rien n’est dit), on paie de sa liberté physique celle de la pensée, dans un contexte politique qui impose la dévotion au drapeau comme vertu cardinale. Mais ça n’est pas là le propos majeur de ce roman (heureusement du reste), et encore moins le seul. Disch joue avec l’idée que l’intelligence, et non ses fruits, peut être un objet de convoitise en soi. Les prisonniers ne sont rien d’autre que des rats de laboratoire au service de l’officier commandant le camp Archimède. Cet homme en fin de carrière, effrayé par la vieillesse, détourne à son profit la surprenante quête alchimique de Mordecaï Washington et des autres détenus (en fait simple paravent à leur tentative d’évasion audacieuse) dans l’espoir de trouver une échappatoire à la mort. Le propos s’étend jusqu’à la critique du complexe militaro-industriel, de son utilitarisme répugnant qui réduit la science à un outil (l’officier travaillant en fait pour une firme privée).

On peut aussi lire Camp de concentration, et c’est peut-être son versant le plus séduisant, comme l’évocation originale de l’angoisse de la mort : comment la supra-intelligence se confronte-t-elle à ce qui demeure, malgré tout scientisme, un mystère insurpassable. Chez Mordecaï d’abord, puis chez Louie, la folie prend racine à mesure que la chair pourrit et que l’esprit se heurte plus durement au mur ultime, jusqu’à la fin. Il y a dans les poursuites intellectuelles des uns et des autres une urgence pathétique, une recherche de… sens ? accomplissement ? qui s’avère toujours vaine. Car le trépas ne coïncide avec aucune révélation finale et libératrice, rien n’est à attendre au franchissement du seuil. Il ne reste pour Louie et le lecteur, qui assiste de l’intérieur à son agonie mentale et physique, qu’une rapide descente dans la démence ponctuée de visions surréalistes. Le poète, devenu homérique après la perte de ses yeux, dialogue avec Thomas d’Aquin et frôle des vérités supérieures.

C’est dans la représentation de ce basculement que l’écriture de Dish libère toutes ses saveurs amères. Englué dans la conscience de Louie, le lecteur la voit s’égarer,. Obscure dérive rythmée par les tentatives littéraires de plus en plus fantasques et absconses du héros, la deuxième partie du roman distille des moments d’écriture de haute tenue où l’absurde ne fait que renforcer le caractère tragique de ce huis-clos. Louie écrit (théâtre, poésie, prose…) sans qu’on sache toujours où le réel se situe. Même le dénouement laisse planer un doute.

Sans doute possible, Thomas Disch est un dealer de poison, le poison de l’âme, et sa marchandise une drogue littéraire à effets lents. Gare à la descente.

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