Outrage et rébellion // Catherine Dufour

C’est une évidence, Catherine Dufour a l’art et la manière de vous scotcher le mou au plafond. Déjà remarquée et remarquable en 2005, avec son roman Le Goût de l’immortalité, véritable tarte dans le museau qui nous offrait une plongée glauquissime dans les bas-fonds ravagés d’une mégapole chinoise, la super nana revient à la charge. En 2009, Dufour nous fout à nouveau les pieds dans son enfer urbain du 23e siècle, avec Outrage et rébellion. Les souvenirs de l’héroïne grabataire du premier opus cèdent ici la place aux vomissures rageuses de gamins azimutés.

Coincés dans une pension dorée, des adolescents s’ennuient à crever. Il faut dire qu’il y a de quoi. Cernés par des terres que le soleil a cuites à coups de radiations mortelles, les mômes passent leur temps dans leurs piaules à s’envoyer des drogues de synthèse en n’attendant rien. Lâchés par des parents qui ont mieux à faire que de s’occuper de leur progéniture, ils se mettent du jour au lendemain à la musique. Réunis autour de Marquis, un leader sauvage et violent moche comme un pou, à la voix de chat écrasé, ces bras cassés du punkrock ont vite fait de foutre la zone dans leur prison. Ravagés du bulbe par tout ce qu’ils sniffent et avalent, adeptes de la partouze sous acides et musiciens pathétiques, les gamins de la pension explosent leur réel dégueulasse et leurs neurones au passage. Victimes de leur propre succès et de la répression des matons, les néo-punks sont obligés de s’écraser.

Mais c’est la découverte brutale des raisons de sa présence ici qui va semer le désarroi dans la tête de Marquis. Il se fait la malle sans laisser de traces avant de réapparaître dans les bas-fonds de Shanghaï, au beau milieu des Rats avec un grand R, les laissés pour compte du système social. Plongé jusqu’au cou dans la merde de ces caves puantes, où les hommes et les femmes vivent comme des bêtes au bord de l’extinction, Marquis va connaître l’apogée de sa courte carrière. Devenu icône de tout un troupeau de désespérés nihilistes, il inspire de nouveaux sous-genres musicaux tous aussi déglingués les uns que les autres. Parce que dans les bas-fonds, plus encore qu’à la surface, le no future se décline en orgies et en bastons alcoolisées. Avec le temps, certains se piquent au jeu de la rébellion dans le sillage d’une musique de plus en plus revendicatrice. Devenu figure de proue d’un mouvement anarchique dont il n’a rien à cirer, utilisé par des pseudo-managers pourris jusqu’à l’os, Marquis s’enlise et s’enferme pendant qu’éclatent aux quatre coins de sa cour des miracles des émeutes entre punks et miliciens. Puis il disparaît pour de bon, ne laissant plus derrière lui que l’empreinte d’un mythe urbain.

Outrage et rébellion doit évidemment beaucoup au Please Kill Me de McNeil et McCain, et ce jusque dans sa moelle. La narration/collage, qui se veut une succession d’extraits d’interviews, pourra dérouter. Mais elle offre au récit une touche d’authenticité indéniable. Côté casting, le personnage de Marquis, bête de scène approximative, fait furieusement penser à un Lou Reed entouré de sa cour de déjantés et ses automutilations ne sont pas sans rappeler les frasques d’un Iggy Pop période Stooges. Le roman de Catherine Dufour ressemble donc fort à un hommage au genre punk, une mise en abîme, un décalage futuriste et prenant, hyper noir, d’une période fertile de l’histoire du rock, avec sa galerie de freaks et de junkies. Dommage que l’écriture pourtant accrocheuse de la dame, qui fait feu de tout bois grâce à la verdeur du langage des protagonistes, ne finisse par noyer les personnalités en une seule et unique voix. Si Dufour n’a rien perdu de sa verve décapante, si elle mitraille à tout va et fait toujours mouche, on a toutefois l’impression gênante que tout le monde ici-bas parle de la même façon. Dès lors, les identités paraissent diluées. Pourtant l’atmosphère de déliquescence vous prend aux tripes, vous oppresse. Ça baise dans tous les recoins, ça sue, ça picole et ça gerbe, c’est crade et amoral. Esprit du Rock es-tu là ? Oui, cent fois oui. Et l’on perçoit même, par moment, la richesse d’un arrière-plan politique et social qui ne demande qu’à être développé dans des œuvres ultérieures. Outrage et rébellion est un texte énervé et sombre qui regarde, les yeux grands ouverts, le foutoir du monde à venir. Et c’est pas beau à voir.

S.J

Le monde tous droits réservés // Claude Ecken

Longtemps pensionnaire de la défunte collection Fleuve Noir, à laquelle il a offert quelques romans de grande qualité dont le déjà très cyberpunk La mémoire totale, Claude Ecken a d’abord brillé (et brille encore d’ailleurs) dans l’exercice de la nouvelle. Réputé pour son exigence documentaire, la qualité de sa prospective et le souci de modeler des personnages à la psychologie profonde et aux motifs crédibles, Claude Ecken n’a jamais abdiqué ces qualités en passant du format court au long. Et vice versa. Si sa bibliographie n’a pas l’ampleur quantitative d’un Dick en la matière, elle compte nombre de textes précieux, certains parus dans des revues confidentielles. Avec Le monde tous droits réservés, Le Bélial réunit en 2005 13 nouvelles représentatives de l’œuvre de Claude Ecken, parues entre 1981 et 2003, dont une inédite.

Comme signalé par Roland C. Wagner dans sa préface, Le monde tous droits réservés, qui sert d’ouverture au recueil, ne contient pas une once de science. Claude Ecken y traite du statut de l’information dans une société plausiblement contemporaine. Elle se vend et s’achète comme une simple marchandise et fait même l’objet d’une spéculation acharnée. Avec cette idée comme point de départ, Ecken interroge la nature de la réalité quand l’homme la réduit à objet modifiable à souhait par le seul pouvoir de l’information, elle-même possibilité d’une mise en scène du monde. D’une totale actualité, cette excellente nouvelle résonne tout particulièrement en ces temps de surinformation, et pique au flanc l’éthique journalistique.

Plus convenue de prime abord, L’Unique nous ramène en terrain familier : une société qui maîtrise le génome et permet à ses citoyens de choisir parmi un pool de génotypes limités le profil de leurs enfants, en fonction de leur profession future… une humanité peu diversifiée qui n’oublie pourtant pas d’éliminer au compte-gouttes les minorités ethniques et de les cantonner à certains rôles « culturels »… le chômage vaincu par une vision mécaniciste qui fait de chacun un engrenage désigné d’avance…  Et au milieu de ce tableau inquiétant, un enfant né naturellement, comme un sacrilège, une abomination qui découvre sa différence après des années de mensonges parentaux. Mais le monde le refuse et cherche à le condamner en grande pompe. Claude Ecken nous livre là un pur bijou (inédit) de dystopie, une brillante prospective sociale.

La deuxième moitié du recueil nous réserve trois nouvelles de très haute volée qui marqueront sans doute longtemps le paysage science-fictif français. Fantômes d’univers défunts d’abord, véritable exercice d’équilibriste où la volonté de donner vie à des personnages épais rejoint le désir d’une ample respiration intellectuelle. Tout commence comme une histoire d’amitiés au cœur d’un groupe de potes férus de vertiges scientifiques et glisse avec élégance vers une plongée hard-science toute pleine de sense of wonder. Mécanique quantique et sentiments y font un ménage surprenant, typique du style Ecken. Un texte fort, très fort, où la recherche du bonheur passe par le voyage entre des réalités parallèles.

Éclats lumineux du disque d’accrétion, couronné par un Rosny en 2004, joue lui de l’ironie en dépeignant une société où chômeurs et laissés pour compte sont pris en charge par l’État et les travailleurs, mais se retrouvent en fait enfermés dans un assistanat qui n’a d’autre but que de les tenir à l’écart de cette frange active de la population qui ne veut pas les voir. Ecken nous montre des exclus pour la plupart aliénés par ce système et incapables d’en sortir, même si quelques-uns luttent, à travers les trafics d’informations ou de marchandises, pour y échapper et quitter le ghetto.

Sans doute la nouvelle la plus marquante du recueil, La fin du Big Bang, entrelace la destinée d’un homme et celle de l’Univers. Le personnage principal, traîné d’une réalité à l’autre, s’efforce de construire son existence malgré les soubresauts quantiques qui l’obligent à se réadapter à chaque nouveau changement. C’est l’occasion pour Claude Ecken de poser la question de l’être et de sa trajectoire intime lorsque tous les repères (environnement, souvenirs…) sont soumis à des mouvements qui sapent leurs fondations. L’auteur déploie dans ce texte une maîtrise admirable de son sujet, s’y montre habile et sensible dans la construction de son héros, de l’enfance à l’âge mûr. Comment trouver sa place dans cette vie (et y rester) lorsque rien ne dure et que la mémoire ne cesse de tromper ? L’idée est brillante, et Claude Ecken lui donne une forme qui ne l’est pas moins.

On signalera aussi le très poétique En sa tour, Annabelle, quatre pages qui habille la gravité du propos d’une écriture légère. Une jeune fille folle inquiète son entourage par ses incessants babillages surréalistes qui finissent par la condamner à l’incompréhension et à la réclusion, au grand chagrin de son frère, amoureux de sa différence et de son langage baroque. Une petite perle inattendue.

Excellente initiative donc que ce recueil qui rend hommage au talent de nouvelliste de Claude Ecken. Certains textes sont exemplaires d’une SF qui assume le rôle qu’elle s’est donné, celui de défricheur des possibles, en ne négligeant ni la réflexion scientifique et sociale, audacieuse, ni la chair de ses intrigues et de ses personnages. Visions acérées d’un futur gris sombre, réactualisé au fil des décennies par un auteur toujours en prise directe avec le monde, représentatif du meilleur du genre en France. Pas si éloigné que ça d’Egan. Sans doute moins froid. Humain.

S.J.

Alpha Directions // Jens Harder

Alpha, première lettre de l’alphabet, premier volume d’un triptyque qui s’annonce détonnant. Le passé, le présent et le futur. Voici l’histoire de l’Histoire du monde. Le sous-titre au pluriel suggère au lecteur tous ces chemins qui se sont présentés au monde et qu’il n’a pas pris ou, au contraire, emprunté pour devenir celui que nous connaissons..

Un point qui devient masse, qui enfle et qui explose. Le Big-Bang, puis l’univers, les pulsars, les naines blanches, les galaxies… notre galaxie, la voie lactée. Tout se forme, tout se transforme, les premières cellules, les premiers organismes, les premières plantes, les premiers êtres. Puis les générations innombrables. Nous sommes ici au cœur de quelque chose de grandiose, témoins de notre propre évolution au long de millions d’années.

« Il me tenait à cœur de réfléchir sur le temps, ce mode intangible de la quatrième dimension, dont on ne saurait mieux se rapprocher qu’avec un médium basé sur une succession d’images comme la bande dessinée, même si représenter plus de 14 milliards d’années en à peine 350 pages relève de la plaisanterie » explique ainsi Jens Harder. Nous avons en effet affaire à une sacrée belle plaisanterie : des chapitres découpés selon des dominantes de couleur pour un ouvrage qui s’ouvre sur une monographie orangée et se referme sur cette même couleur. Ce mouvement symboliserait-il le cycle évolutionnaire qu’a subi notre planète pour devenir ce qu’elle est aujourd’hui ? Entre glaciations, déplacements des terres du Nord au Sud, le chemin est long, mais éblouissant.

Tout est ici question de cycles, de recommencements, de pionniers.

Nous parlions de symbolisme : Jens Harder insère entre ses dessins beaucoup d’icônes religieuses, d’illustrations originales ou non (dans ce dernier cas redessinées, témoins du travail colossal de l’auteur), contemporaines et qui font écho à une Terre telle qu’elle était des millions d’années auparavant. Pour autant, il ne faut pas voir ici une quelconque envie d’édifier le lecteur, mais bien plutôt une volonté de mettre en évidence la résonance des idées, des croyances et des représentations de l’époque face au « réel ». Nous assistons à une succession d’images, soulignées parfois d’une phrase lorsqu’elles ne se laissent pas appréhender d’elles-mêmes. L’ouvrage aurait peut-être pris une tournure tout aussi intéressante en demeurant « muet », mais le choix de l’auteur est respectable et fait pencher l’ensemble vers la vulgarisation scientifique.

La fin est annoncée par une image forte, celle d’un hominidé jetant une arme sur sa proie. Cette scène n’est que le reflet de la lente évolution suivie par les êtres vivants jusqu’alors. Petit à petit, les premiers animaux se sont armés, se sont fortifiés. Pour survivre. « C’est le début d’une course à l’armement sans fin. Carapaces et épines contre griffes et dents« .

Et cette image vient briser la poésie qui nous transportait jusqu’ici. En tout cas, jusqu’au prochain tome, Beta, Civilisations, prévu pour 2013.

Jens Harder nous sert ici davantage un documentaire qu’une BD traditionnelle, utilisant le langage de l’image plutôt que celui des mots. L’histoire n’est-elle pas faite ainsi ?

Dans mon cas, celle que je garde dans la tête, tout là-haut, en est remplie.

Q.D.